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Vers le 10 mai, nous avons exécuté un grand déplacement d'une journée et d'une nuit et nous sommes arrivés, au petit jour, épuisés, dans un très beau village allemand, près d'un lac magnifique [ L'Ammersee ]. Dans les environs se trouvait un hôpital avec des blessés militaires allemands.
Voir Dachau a été une expérience épouvantable, et pendant bien des années, le souvenir m'est demeuré insupportable. Nous ne devrions jamais sont allés là-bas. Parce que mon pilote de char, Jean Brissé, savait son père, qui se tiendra à partir de là, nous avons demandé aux détenus, qui étaient dans un état épouvantable, à propos de son père. Ceux qui avaient connu lui nous a dit qu'il était mort deux ou trois semaines avant de typhus. [Brissé a reçu une lettre de sa mère tandis qu'à l'Obersalzberg. Il a informé que son père avait été déporté à Dachau, un énorme choc au milieu de toutes les célébrations. Il a à peine 80 km! Sur leur relevé à l'Obersalzberg Gaston et Jean allés ensemble en jeep pour voir s'il pouvait être secourus. Ils étaient trop tard, qu'il était mort. Pour ajouter à l'angoisse deux des anneaux de son père ont été retrouvés et restitués à Brissé, confirmant le sort de son père.]
Nous sommes rentrés en France et j'ai été malade, je n'avais plus ni force ni volonté. Souvent, j'ai pensé que c'était une réaction à tout ce que nous avions subi et enduré. C'est à ce moment là qu'on a demandé des volontaires pour l'Indochine. Je n'avais plus la volonté de me battre.
La veille de notre démobilisation, 30 à 40 des 120 FFL des premiers jours qui étaient toujours à la compagnie ont cotisé la somme nécessaire pour faire un dernier repas ensemble, avant de rentrer chez nous. Pas un de nos bons et chers camarades qui nous ont rejoint à Sabratha et qui ont tout fais avec nous n'a été invité, même pas le Capitaine de Witasse qui a fait le très grand geste de venir nous voir, à la fin de notre repas, et de nous parler chaleureusement. Il était inévitable que ce qui avais été forgé les premiers temps vienne à la surface et que nous nous rassemblions une dernière fois dans cet esprit, en mettant tout de l'autre à côté. De nos officiers il n'y en avait plus. De nos sous officiers je ne vois que Moullé car L'Adjudant Raveleau avait eu les pieds gelés à Grussenheim et n'était pas de retour. L'ambiance dans ce petit restaurant français, servi par des françaises a été belle jusqu'au moment où un camarade a demandé un silence vers la fin du repas pour les copains qui n'étaient plus là. Nous n'étions plus les petits gars de 17 à 20 ans de 1940/41 et à ce moment là, toute la misère d'avoir perdu de si bons camarades a pris le dessus. Le silence n'a pas survécu les minutes car il y a eu des sanglots étouffés et je sais que les larmes ont coulé le long de ma figure. Dans ces circonstances le silence est devenu impossible et un camarade a entonné une chanson et petit à petit tout le monde a pris part et ça c'est passé comme ça. Ce n'était pas une belle chanson car autrement cela aurait ajouté à notre tristesse et misère. Les paroles étaient très grossières. Il n'y avait pas d'autre solution mais, je me demande toujours ce que les dames qui nous ont entendu ont pensé de nous. J'espère qu'elles ont compris. Vers la fin du repas, le Capitaine de Witasse, qui nous avait donné le plus bel exemple de bravoure et de fidélité, est venu nous rejoindre et nous avons passé avec lui notre dernière demi-heure de «Chars». Il nous a remerciés et ce fut un très grand moment pour nous tous.
Image : Gaston Eve fait ses adieux à l'Iéna 2.
Je suis allé alors dans le parc à chars et me suis dirigé vers Montmirail et j'ai passé deux ou trois heures à mon poste de Pilote, à rassembler un tas de pensées et à revivre certains moments avec le Lieutenant Michard. Je ne suis parti que quand les camions qui devaient nous emmener sont arrivés.
Le Montmirail n'avait jamais été un simple engin de fer, et bien que j'aie fini la guerre avec de très bons camarades sur IENA II, mon coeur était resté avec lui.
J'ai dit adieu à tous mes camarades. A la gare Sainte Lazare, la petite Parisienne était là. Elle m'a accompagné à Rouen chez mon oncle. Il n'y a eu ni fiançailles ni demande en mariage mais nous savions que c'était pour toujours et j'ai demandé à Odette de venir en Angleterre quand elle aurait les papiers nécessaires.
Image : Gaston Eve et Odette Lampin assis sur les puits dans le jardin de famille Pimont.
Arrivé à Douvres, j'ai commencé à éprouver des ennuis. Je me trouvais en uniforme français, mes papiers n'étaient pas en règle et l'Angleterre n'a jamais été accueillante quand les papiers ne se trouvent pas en règle. Impossible de prendre le train où, pourtant, ma famille m'attendait à la gare de Victoria. A Londres, mon père, qui n'a jamais mâché ses mots, a fait un peu de bruit et j'ai pu rentrer chez moi mais j'ai dû me présenter aux autorités. Je me suis rendu au bureau de la compagnie d'aviation anglaise qui m'avait garanti ma situation à la déclaration de guerre, et Odette m'a rejoint. Nous nous sommes mariés le 10 octobre 1945. Pour moi, tout s'était parfaitement terminé.
Mon souvenir le plus profond et qui me revient souvent, est celui du Lieutenant Michard, et je reste très fier de mon Pays: l'Angleterre. Pourtant, je conserve une très profonde affection pour la France et la décision que j'ai prise en 1940 reste la plus belle de ma vie.
Quand je suis rentré chez moi, en 1945, je ne possédais que la Croix de Guerre donnée par le Général Leclerc et les mots d'adieux du Capitaine de Witasse. C'était parfait. De tous les certificats que j'ai reçus, celui qui m'a fait le plus plaisir m'est parvenu en 1985 avec les remerciements du Général de Gaulle du 17 septembre 1945. La France m'a accordé la retraite du combattant et je suis resté en liaison avec la famille du Lieutenant Michard.
Je suis très conscient des lacunes et des imperfections de mon récit. Pourtant j'aurais bien voulu écrire quelque chose qui soit digne de la 2ème Compagnie Autonome de Chars de la France Libre et de la 2ème Compagnie de chars du 501ème RCC.
Merci à vous, mes Capitaines !
Gaston EVE,
Pilote au char AUVERGNE en Afrique Lieutenant MICHARD,
Pilote du char Montmirail en Europe
Chef du char IENA II, mars, avril, mai 1945
Grade : Sergent
Engagé volontaire dans les Forces Françaises Libres à Londres en février 1941,